Fjord de Cristian Mungiu – L’avalanche des (in)certitudes.

Fjord est la troisième œuvre majeure du cinéaste roumain Cristian Mungiu, couronnée par une Palme d’Or en 2026. Le film m’a plongée dans un inconfort dès les premières minutes : il m’a mise face à mes propres concepts, mais aussi à mes paradoxes.

Résumé du film

Les Gheorghiu, une famille roumano-norvégienne de confession évangélique traditionnelle et conservatrice, se voient retirer leurs cinq enfants par les services sociaux norvégiens, après la découverte d’ecchymoses sur leur fille aînée. D’un côté, une institution progressiste de la protection de l’enfance. De l’autre, une famille pieuse qui dénonce une persécution idéologique.

Sebastian Stan, une transformation qui efface l’acteur

C’est la prestation de Sebastian Stan qui m’a donné envie de voir ce film. Cet acteur m’épate à chaque fois qu’il apparaît à l’écran : il parvient à s’effacer derrière ses personnages au point qu’on l’oublie complètement. C’est encore le cas ici, par son physique d’abord — crâne rasé, lunettes — mais surtout par son jeu. J’ai appris que Mungiu avait pour habitude de donner très peu d’indications à ses acteurs, se contentant de leur transmettre la base du scénario sans jamais dévoiler le fin mot de l’histoire. Face à Renate Reinsve, qu’il avait déjà côtoyée dans A Different Man, Stan livre un jeu simple et assuré, porté par une évidente confiance mutuelle.

Le film étant multilingue, c’est la première fois que Stan y joue dans sa langue maternelle, le roumain. Etant moi-même peu familière de cette langue — que j’apprends d’ailleurs les notions —, j’ai trouvé que le passage entre l’anglais et le roumain semblait couler chez lui avec beaucoup de naturel, avec un accent lors de la prononciation de son anglais. J’espère sincèrement qu’il tournera dans d’autres films européens.

Un film qui refuse de désigner un coupable

Fjord ne fait ni l’apologie de la violence éducative, ni celle d’une société qui défend ses enfants. Il met plutôt en avant les incompréhensions des uns envers les autres : le regard porté sur l’étranger qui n’agit pas selon les règles sociétales établies, et l’intransigeance des institutions qui suivent leurs lois à la lettre, sans se préoccuper de la dimension humaine des enjeux.

Une des questions qui taraude, à chaud, est celle-ci : est-il encore possible de ne pas choisir son camp ?

Mungiu refuse de désigner un coupable. Il filme avec une froideur presque clinique , avec ses plans larges, chaque geste de l’institution ou des parents, et refuse par ce biais la paresse intellectuelle du spectateur.

Le paradoxe d’un progressisme qui se rigidifie

Le film met en lumière un paradoxe troublant : un système progressiste qui, par excès de précaution, adopte les réflexes intégristes qu’il prétend combattre. Plusieurs scènes m’ont marquée sur ce sujet, notamment celle de la mère contrainte de quitter son emploi pour « prouver » sa parentalité — un retour au patriarcat imposé au nom du progrès. Dans le même temps, la décision d’éloigner le bébé de sa mère impose presque la fin de l’allaitement, sans aucune préparation.

Le choix de filmer des évangéliques plutôt que des musulmans

J’ai trouvé intéressant que Mungiu filme des chrétiens évangéliques plutôt que des musulmans. Il coupe ainsi court à toute critique du public occidental sur l’intégration ou le choc des cultures. Dans une actualité qui exacerbe les tensions entre grandes religions, ce choix est rafraîchissant : l’intégrisme peut surgir de n’importe quelle confession. Comment rejeter l’autre quand il porte une croix qui ressemble tant à la nôtre ? C’est un piège tendu aux progressistes, qui ne défendent souvent la liberté religieuse que lorsqu’elle leur semble anodine.

La langue comme instrument d’exclusion

La barrière linguistique achève l’isolement de la famille : un « slap » traduit par « frapper », un père qui signe des documents qu’il ne comprend qu’à moitié, la police se contentant de lui indiquer qu’il pourra s’expliquer lors du jugement. Alors que les interactions sociales du village se font en anglais, l’appareil judiciaire se replie sur le norvégien dès que le conflit s’envenime.

Les enfants, grands absents du débat qui les concerne

Pendant ce temps, les véritables victimes — les enfants — s’effacent du débat qui porte pourtant leur nom. Le seul moment où ils sont entendus officiellement a lieu lors d’un premier interrogatoire à l’école, sans présence d’un traducteur. Ils expriment après quelques semaines de séparation le souhait de revenir chez leurs parents, sans qu’aucun adulte des institutions ne réagisse et n’accède à leur demande.

Tandis que le système s’acharne sur les Gheorghiu pour une ecchymose suspecte, il reste aveugle à la détresse de la fille des voisins. L’adolescente rebelle et suicidaire se tranche les veines dans l’indifférence générale, car son mal-être ne rentre dans aucune case administrative ou idéologique. Pendant que les adultes font de la protection de l’enfance un champ de bataille politique, les véritables appels au secours se perdent dans le silence des avalanches.

La violence morale, angle mort du récit

La violence morale, elle aussi, est laissée de côté. Quand la fille des voisins provoque son père sur la punition qu’il compte lui infliger si elle ne fait pas une tâche demandée, celui-ci frappe violemment la table, faisant sursauter et effrayant la mère et la fille. À l’inverse, à aucun moment nous ne voyons les parents Gheorghiu commettre un geste envers leurs enfants qu’ils ne feraient pas aussi envers des adultes — je pense notamment à la scène où le bébé manque de se faire ébouillanter. Tout est suggéré avec une double interprétation. Un des reproches de l’avocate à l’assistante sociale.

La métaphore de l’avalanche

Le film est aussi traversé par la métaphore de l’avalanche. Lorsqu’une avalanche d’une force inouïe survient pendant un événement organisé à l’école, les adultes restent calmes et invitent chacun à s’abriter en suivant les consignes apprises. Pourtant, ce même calme et cette même raison les désertent dès qu’un comportement ou une culture ne correspond pas à leurs attentes. C’est tout le paradoxe du film.

Conclusion

En conclusion, je reprends les questions lues dans plusieurs interviews et critiques du film.

Fjord n’est pas un film contre le progrès, mais un miroir tendu à nos propres limites. Il nous laisse avec une question presque insupportable : le progressisme implique-t-il d’accepter le traditionalisme ? Si être ouvert signifie respecter l’existence de l’autre, sommes-nous prêts à tolérer ceux dont les convictions nous révulsent ? Mungiu ne propose aucune issue de secours : il nous abandonne à notre conscience, dans le froid silencieux du fjord.

J’ai vu ce film en France, où il est sorti en août. J’hésite à le revoir en Belgique lors de sa sortie en décembre, mais je pense bien me laisser tenter.

Fiche technique

  • Titre original : Fjord
  • Réalisateur : Cristian Mungiu
  • Distribution : Sebastian Stan (Mihai Gheorghiu), Renate Reinsve (Lisbet Gheorghiu), Lisa Carlehed (Mia), Ellen Dorrit Petersen (Gunda)
  • Genre : Drame
  • Durée : 2h26
  • Date de sortie : 19 août 2026 (France) ; 9 décembre 2026 (prévue en Belgique)

Sources

🔗 Allociné

🎥 FJORD: progressisme et traditionalisme

🎥 Fjord, une Palme d’or « réac » ? Pourquoi on n’est pas d’accord

🔗 Actorul Sebastian Stan, despre întoarcerea la rădăcinile românești cu „Fjord” (RO)

🔗 Sebastian Stan et Renate Reinsve savourent leur retour à Cannes dans le nouveau Cristian Mungiu

🔗 Rencontre avec Renate Reinsve, star de Fjord, le film qui a reçu la Palme d’or 2026

🔗 Deadline – Sebastian Stan On His Romanian Roots In ‘Fjord’ (EN)

🎥 Christian MUNGIU : PALME D’OR 2026 : « Je veux que mon film donne une claque au spectateur »

🎥 Sebastian Stan Says Cristian Mungiu’s ‘Fjord’ With Renate Reinsve Prompts Audience Reflection (EN)

🔗 Deadline – ‘Fjord’ Palme D’Or Winner Cristian Mungiu Encourages Dialogue In Divided World: “Don’t Rush To Judge The Other” (EN)

Aide à la relecture et structure : mammouth.ai

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