
La série En Mâle d’Amour des éditions Juno Publishing, nous plonge dans l’univers d’un site de production de films pornographiques gay basé à New York. Mais loin de se limiter à cette toile de fond, l’autrice construit ici une saga de romances où chaque tome donne la parole à un nouveau couple — ou trouple — gravitant autour de cette même famille recomposée.
Au fil des tomes, on suit des hommes marqués par des blessures différentes — perte d’un proche, violence, guerre, abandon, maladie — et la manière dont l’amour, l’écoute et le soutien d’une communauté choisie permettent d’avancer. Les histoires s’entremêlent avec habileté, chaque tome distillant discrètement les prémices du suivant, sans jamais négliger l’arc narratif qui lui est propre.
Tome 1 : Gay pour un salaire

Chris, à la dérive, pousse un jour les portes d’En Mâle d’Amour, site incontournable du porno gay en ligne. Sa rencontre avec Victor, propriétaire du site, va bousculer ses certitudes.
Je m’attendais à quelque chose de plus cru, vu le contexte. C’est tout l’inverse : l’ambiance est bienveillante et douce. Chris, encore marqué par un drame personnel, se reconstruit peu à peu. Grâce à l’empathie de Victor, il découvre un monde à l’opposé du sien — lui qui côtoyait déjà des amis gays sans jamais s’être questionné sur sa propre sexualité. Il apprend son nouveau métier d’acteur porno tout en tombant sous le charme de Linc, au point de faire enfin le deuil d’Amanda.
La construction du couple est progressive, portée par une communication soignée entre les personnages et les conseils de leurs patrons, un peu figures parentales. Peu de tension dramatique, si ce n’est une scène qui amorce l’histoire de Mattie — on sent déjà se dessiner les couples des tomes suivants.
Une belle découverte : l’écriture est fluide, sans vulgarité gratuite, loin des clichés qu’on pourrait attendre de ce genre d’histoire.
Tome 2 : Gloire et Fortune

Victor et Andrew filent le parfait amour depuis leur rencontre à l’université, dix ans plus tôt. Leur équilibre à deux se retrouve bousculé par l’arrivée de Matthew, jeune homme brisé par des violences physiques, mentales et sexuelles. Sans emploi ni logement, il tombe sur un dépliant qui va tout changer.
Ce tome est consacré au trouple propriétaire d’En Mâle d’Amour. On savait déjà, depuis le tome précédent, ce qu’avait vécu Mathew. L’histoire démarre presque comme une chronique : on assiste d’abord à la rencontre de Victor et Andrew, à la naissance de leur société, avant de voir Mathew entrer en scène lorsqu’il postule pour devenir modèle.
Avec la même empathie que celle déjà observée chez Chris dans le tome 1, Andrew et Victor comprennent vite que Mathew n’est pas prêt pour ce métier. Ils le prennent sous leur aile et l’aident à se reconstruire. Peu à peu, une relation dépasse le simple lien professionnel ou amical entre les trois hommes — la communication et la confiance en sont les piliers.
J’ai aimé la manière dont l’autrice aborde la difficulté à s’accepter soi-même, le traumatisme du viol et le long chemin vers la guérison, jusqu’à la confiance retrouvée en soi et envers les autres. À la fin, j’ai toutefois eu l’impression que le texte se contentait de noter les grandes étapes de leur histoire, sans trop s’attarder sur le détail.
Tome 3 : Comment faire face

Jon Brennan, inspecteur du NYPD issu d’une longue lignée d’hommes en uniforme, est soutenu par sa famille et ses collègues, homosexualité comprise. Entre son travail exigeant et sa grande famille irlando-italienne, il n’a guère de temps pour l’amour — encore moins pour trouver un partenaire capable de suivre le rythme d’un flic. Kory White, alias Hayden Cox, mannequin arrogant chez En Mâle d’Amour, cache derrière cette façade un enfant marqué par le meurtre de sa mère et une décennie de familles d’accueil, séparé de sa petite sœur adoptée ailleurs. Deux hommes que tout oppose, mais qui vont apprendre à naviguer ensemble en territoire inconnu — jusqu’à ce que la tragédie frappe de nouveau à la porte de Kory.
Kory a vécu une enfance difficile après le meurtre de sa mère et la séparation définitive avec sa petite sœur, alors âgée de deux ans. Cela lui a forgé un caractère imbuvable, prêt à attaquer les autres pour se protéger. Jon, flic de père en fils, ressent une attirance immédiate pour lui dès leur premier regard échangé. Petit à petit, il parvient à percer la carapace du jeune acteur. Quand survient le drame qui menace la vie de Jon, les deux hommes comprennent que la vie est trop courte pour se laisser freiner par le passé et la peur de l’abandon.
L’amour, la compréhension et l’empathie restent les maîtres mots de cette série. Cette fois, c’est la peur de l’abandon, viscérale chez Kory, qui est mise en avant. Les personnages restent attachants, et l’autrice continue de distiller des indices sur les histoires à venir, offrant presque un prologue à la suite.
Tome 4 : Oser espérer

Tristan, deuxième des frères Brennan et le plus discret, a choisi la psychiatrie plutôt que les forces de l’ordre. Calme et effacé, il reste dans l’ombre de ses frères — jusqu’à sa rencontre avec deux hommes brisés par la perte. Gabriel pleure la mort violente de son compagnon Gio, tragédie qui a marqué toute la famille d’En Mâle d’Amour. Seule l’amitié avec Micah, dernier modèle arrivé, le retient de sombrer. Micah, lui, porte les séquelles de la guerre en Irak : une jambe perdue, un compagnon d’armes tué, et des souvenirs qui hantent son quotidien. Chez En Mâle d’Amour, il a trouvé une famille, mais pas encore la paix. Entre les trois hommes naît une attirance mutuelle, freinée par le doute : peuvent-ils encore espérer le bonheur ?
Deuxième trouple de la série. Sur les trois hommes, deux portent un traumatisme lourd à surmonter. Gabe a perdu son compagnon lors du drame du tome précédent et n’arrive pas à faire son deuil ; ni la présence de Micah, ni celle de sa famille d’En Mâle d’Amour ne suffisent à l’aider. Micah, ancien militaire, a perdu sa jambe et un compagnon d’armes dans une embuscade en Irak. Il doit apprendre à s’accepter tout en luttant contre un stress post-traumatique — le moindre bruit provoque encore chez lui des flashbacks.
Tristan, frère de Jon, psychologue en passe de devenir psychiatre, est le seul à réussir à les faire sortir de leur coquille, avec patience et écoute. Mais leurs sentiments respectifs les bloquent : chacun se pense la troisième roue du carrosse, jusqu’au jour où ils prennent enfin le temps de se dévoiler tous les trois.
Ce tome confronte le lecteur au traumatisme de la perte violente d’un proche et à celui de la mutilation. L’autrice montre combien le soutien et l’amour de l’entourage, quel qu’il soit, comptent dans la guérison — et qu’il est possible de s’en sortir.
Tome 5 : Vivre pour l’amour

Beauregard Boudreaux, originaire de la Nouvelle-Orléans, n’avait jamais envisagé de quitter la Louisiane. La mort prématurée de son premier amour le pousse pourtant à s’éloigner, jusqu’à New York, où il finit par s’installer. Son diplôme en droit lui sert au centre LGBT qu’il dirige, mais son bar reste son vrai projet de cœur. William Richards, originaire de Chicago et soutenu par une famille aimante, a fait du mannequinat et du coaching sportif son métier. Sous le nom de scène de Connor, modèle « passif » chez En Mâle d’Amour, il a trouvé une famille et un espace pour assumer une facette de lui-même souvent mal comprise. Tout semble aligner ces deux hommes, mais Beau porte un secret mortel qu’il tient à distance de William, déterminé à ne pas revivre la douleur du passé. Leur histoire tiendra-t-elle face à ce mur ?
Chaque tome aborde une nouvelle thématique. Celui-ci traite de la relation d’un couple dont l’un des partenaires est séropositif — comment surmonter la crainte de la transmission, mais surtout la peur de faire subir à quelqu’un le deuil d’un amant.
Beau a perdu son premier amour à cause du sida. Il s’est refermé sur lui-même, partagé entre son bar et son centre d’accueil pour jeunes rejetés par leur famille. C’est en suivant une thérapie chez Tristan (tome 4) qu’il rencontre William. Celui-ci, acteur porno passif, n’arrivait pas à trouver de partenaire acceptant cette facette de lui malgré sa carrure — d’où son métier. Il a toujours évolué dans un environnement aimant, ses parents l’ayant soutenu sans réserve. Dès sa rencontre avec Beau, il sait que c’est le bon.
Leur relation est touchante. Le sujet du VIH est abordé avec délicatesse, sans tomber dans le drame. Il y a toujours de l’espoir dans ces livres, même lorsqu’ils laissent entrevoir la souffrance du rejet et les difficultés que rencontrent les personnes hors « norme » dans une société dont les mentalités restent, en réalité, peu évoluées.
Conclusion générale
Ce qui frappe le plus dans cette série, c’est sa cohérence de ton sur cinq tomes : la bienveillance et l’empathie restent les fils conducteurs, quel que soit le traumatisme abordé. T.M. Smith ne cherche jamais le sensationnalisme malgré le cadre de l’industrie du porno gay dans laquelle elle situe son intrigue — l’écriture reste pudique, centrée sur les émotions et la construction des liens plutôt que sur la crudité.
Chaque tome ose aborder une thématique sensible et actuelle : le deuil, la reconstruction après un traumatisme, le stress post-traumatique, le handicap, le VIH, la peur de l’abandon. Ces sujets sont traités avec justesse, sans dramatisation excessive, et toujours avec un fond d’espoir. Les personnages secondaires, récurrents d’un tome à l’autre, créent un véritable sentiment de famille qui donne à l’ensemble une cohérence rare dans ce type de série.
Une belle découverte dans son ensemble, portée par une écriture accessible et une réelle sincérité dans le traitement des sujets difficiles qu’elle choisit d’aborder.
Aide à la relecture et structure : mammouth.ai